La Friche Josaphat : d'une gare de triage à une prairie sauvage, et la suite
Entre Schaerbeek et Evere, derrière les maisons du Terdelt et de l'avenue Gustave Latinis, s'étend l'un des plus grands espaces ouverts de Bruxelles. Environ 25 hectares d'herbes, de buissons et de sable, traversés par la ligne de chemin de fer 26. Les habitants l'appellent la Friche Josaphat. Voici son histoire, des premiers trains aux décisions d'octobre 2026.

Près de septante ans de gare de triage
La gare de marchandises de Schaerbeek-Josaphat ouvre le 19 juillet 1926, le jour même de la mise en service de la ligne 26 entre Schaerbeek et Watermael. Tout autour, la cité-jardin du Terdelt prend forme. Pendant des décennies, on y trie des wagons de marchandises, aux portes d'une ville en pleine croissance.
La gare ferme en 1994 et les voies sont démontées. Le 25 avril 2006, la Région de Bruxelles-Capitale rachète environ 25 hectares au Fonds de l'infrastructure ferroviaire, via sa société d'acquisition foncière, la SAF. Celle-ci est devenue la SAU (Société d'aménagement urbain), toujours propriétaire du site aujourd'hui.

Une jeune prairie reprise par la nature
Ce que beaucoup ignorent : le paysage vert que vous voyez aujourd'hui est récent. En 2013, le site a été assaini et nivelé avec de la terre et du sable. Ensuite, presque sans intervention humaine, la nature s'est installée.
Le résultat a surpris les scientifiques. Une étude menée par des chercheurs de l'ULB, combinant cinq ans d'observations citoyennes et de relevés de terrain (2015 à 2020), a recensé 127 espèces d'abeilles sauvages sur le site. C'est environ 60 % de toutes les espèces d'abeilles jamais observées en Région bruxelloise, et près d'un tiers des espèces de Belgique, sur une seule ancienne gare de triage.
Neuf de ces espèces sont menacées à l'échelle belge ou européenne. L'une d'elles, l'anthidie à sept épines (Anthidium septemspinosum), n'avait jamais été observée en Belgique avant d'être trouvée ici. Plusieurs autres espèces ne sont connues à Bruxelles que sur ce site.
Les abeilles ne sont pas seules. Fin 2020, les naturalistes avaient encodé plus de 1.100 espèces sur observations.be, dont 114 espèces d'oiseaux, 33 papillons de jour et 32 libellules et demoiselles. Bruxelles se trouve sous plusieurs routes de migration, et cette prairie ouverte offre une halte rare dans une ville dense. Les chercheurs citent aussi les talus ferroviaires ensoleillés, avec leur sol nu et leurs fleurs, parmi les raisons de cette richesse.

De grands projets pour un site stratégique
Pour la Région, Josaphat est depuis longtemps un site stratégique pour répondre aux besoins en logements, en emplois et en équipements. Dans le Plan régional d'affectation du sol (PRAS), une partie est une « zone d'intérêt régional » (ZIR 13), une autre est réservée à l'industrie urbaine.
En 2019, un premier plan d'aménagement directeur, le PAD Josaphat, est soumis à enquête publique. Il prévoit environ 1.600 logements sur l'ensemble du site. Une version revue suit en 2021, avec une deuxième enquête publique. Le PAD n'a jamais été définitivement approuvé par le gouvernement bruxellois.
En parallèle, la SAU sélectionne un consortium privé, Eiffage-AXA, pour développer une première phase. En 2023, celui-ci introduit une demande de permis de lotir pour la « phase 1A » : la partie sud-est du site, environ 6,7 hectares. Bruxelles Environnement classe cette zone comme étant de très haute valeur biologique.
Une mobilisation citoyenne qui grandit
Depuis les premiers plans, riverains, naturalistes et associations demandent la protection du site. Des groupes comme Sauvons la Friche Josaphat, Natagora, Brussel Natuur-Bruxelles Nature, le BRAL, IEB, l'ARAU et We Are Nature ont participé à chaque enquête publique.
Chaque enquête a suscité plus de réactions que la précédente. En 2025, la commune de Schaerbeek s'était abstenue de rendre un avis. En 2026, la demande modifiée pour la phase 1A a recueilli près de 15.000 réclamations.
2025-2026 : un jugement et un gel
Deux événements ont changé la donne.
29 octobre 2025 : dans une affaire introduite par We Are Nature, le tribunal de première instance francophone de Bruxelles ordonne à la Région de suspendre l'urbanisation des sites non bâtis de plus de 0,5 hectare, jusqu'à l'adoption d'un nouveau PRAS ou jusqu'au 31 décembre 2026. Le tribunal estime que les plans actuels ne répondent plus aux enjeux actuels du climat et de la biodiversité. La Région a fait appel.
13 février 2026 : la déclaration de politique régionale du nouveau gouvernement bruxellois annonce un gel de 18 mois du développement de quatre sites : Josaphat, Meylemeersch, Keyenbempt et le Bois du Calevoet. Les dossiers seront réexaminés au terme de cette période.
La procédure de permis, elle, s'est poursuivie. Audrey Henry, secrétaire d'État bruxelloise à l'Urbanisme, a déclaré qu'aucun permis ne serait délivré pendant cette période de gel.
Les dernières nouvelles (octobre 2026)
Du 28 août au 26 septembre 2026, une version modifiée du projet de phase 1A a été soumise à enquête publique. Elle porte sur 6,76 hectares, avec au maximum 537 logements, 8.560 m² d'activités économiques et d'équipements, 391 places de parking souterraines et 3,14 hectares d'espaces verts publics (environ 46 % du périmètre).
Le 6 octobre 2026, le collège des bourgmestre et échevins de Schaerbeek a rendu, à la majorité, un avis défavorable sur le projet. Il estime que les modifications ne répondent pas suffisamment aux préoccupations liées aux îlots de chaleur, à la gestion des eaux pluviales, à la préservation des sols et de la biodiversité et à l'intégration du projet dans la commune. Le bourgmestre Martin de Brabant a déclaré que « la mobilisation autour de la friche Josaphat mérite d'être entendue ».
Prochaine étape : la commission de concertation se réunit le 12 octobre 2026 à la maison communale de Schaerbeek. L'avis de la commune est consultatif. La décision finale sur le permis revient à la Région.
Le saviez-vous ?
Un nom vieux de 450 ans. Selon la tradition, un pèlerin revenu de Terre sainte en 1574 trouva que la vallée ressemblait à la vallée de Josaphat. Le nom a ensuite été donné au parc Josaphat, inauguré en 1904, puis à tout le quartier, friche comprise.
Une gare de triage déguisée. La prairie n'existe sous sa forme actuelle que depuis 2013, et la ligne 26 la traverse toujours.
Une première en Belgique. L'anthidie à sept épines a été observée pour la première fois en Belgique ici.
Un accès au public. À l'été 2020, un parc temporaire a ouvert sur une partie du site, avec une entrée avenue Gustave Latinis.
Suivre le dossier
La Friche Josaphat parle de logement, de climat, de nature et de la façon dont Bruxelles veut grandir. Quelle que soit la suite, ce lieu mérite d'être connu. Longez ses abords, observez les talus au printemps et suivez les prochaines étapes de la procédure sur les sites de la commune et de la Région.
Crédits photo
Friche Josaphat, 26 novembre 2020. Photo : Bruxelles1030, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. (Wikimedia Commons)
Ancienne gare de Schaerbeek-Josaphat, 2012. Photo : Lumixbx, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. (Wikimedia Commons)
Anthidie à sept épines (Anthidium septemspinosum), photo d'illustration non prise sur la Friche. Photo : Karim Strohriegl, Wikimedia Commons, CC BY 4.0. (Wikimedia Commons)
Sources
Vereecken N. J. et al., « Five years of citizen science and standardized field surveys reveal a threatened urban Eden for wild bees in Brussels », bioRxiv, 2021
perspective.brussels, PAD Josaphat, volet informatif
Wikipedia, « Josaphat Brownfield », « Belgian railway line 26 », « Josaphat Park »
ARAU, communiqué de presse, 5 octobre 2026
La Libre, 28 août et 16 septembre 2026 ; L'Avenir, 16 septembre et 6 octobre 2026 ; BX1, 6 octobre 2026
Stibbe, analyse de l'accord de gouvernement bruxellois, 20 février 2026




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